1Qui décide si vous êtes réellement indépendant ?
L'idée de travailler à son compte séduit beaucoup de personnes en Suisse. Plus de liberté, plus d'autonomie, la possibilité de constituer son propre portefeuille de clients. Mais il existe une différence importante entre commencer à fournir un service et exercer une activité indépendante correctement structurée.
Nous entendons souvent : « j'ai déjà des clients et j'établis des factures, donc je suis indépendant ». Pas nécessairement.
Pour les cotisations sociales suisses, ce n'est pas la personne active qui décide unilatéralement de son statut d'indépendant. La qualification est effectuée par la caisse de compensation compétente. L'information officielle de l'AVS/AI précise que c'est la caisse de compensation qui détermine si une personne est considérée comme indépendante.
Parmi les indices d'une activité indépendante figurent par exemple : agir en son propre nom vis-à-vis de tiers ; établir des factures en son propre nom ; assumer son propre risque économique ; réaliser des investissements et financer ses propres outils de travail ; le risque que les clients ne paient pas ; la liberté d'organisation du travail ; et l'existence de plusieurs clients.
L'existence de plusieurs clients est particulièrement pertinente. Selon l'AVS/AI, travailler pour plusieurs clients est normalement un indicateur d'indépendance ; travailler pour un seul client tend au contraire à indiquer un rapport de travail dépendant.
Cela signifie qu'avoir simplement annoncé une activité, créé un logo ou commencé à facturer ne règle pas automatiquement la question du statut au regard des assurances sociales.
2AVS : l'une des premières obligations à régler
En tant que salarié, c'est normalement l'employeur qui prélève les cotisations sociales sur le salaire et les verse à la caisse de compensation avec sa propre part. Pour l'indépendant, le fonctionnement est différent : c'est à lui de s'affilier auprès de la caisse de compensation compétente et il est responsable du paiement de ses cotisations.
Les personnes exerçant une activité indépendante en Suisse sont soumises aux cotisations AVS/AI/APG. En 2026, le taux conjoint maximal applicable au revenu de l'activité indépendante est de 10%. Pour les revenus annuels inférieurs à CHF 60 500, un barème dégressif s'applique. Des contributions aux frais administratifs et d'autres cotisations applicables peuvent s'ajouter.
C'est l'une des raisons pour lesquelles nous recommandons à un indépendant de ne pas confondre chiffre d'affaires, bénéfice et argent disponible. Une partie du résultat devra financer impôts, cotisations sociales et autres obligations.
3Ai-je besoin d'une Sàrl ? Et du registre du commerce ?
Une Sàrl n'est pas obligatoire. Une personne peut exercer son activité au travers d'une raison individuelle, l'une des formes les plus simples pour démarrer une activité entrepreneuriale en Suisse.
Mais la simplicité a une conséquence importante : dans la raison individuelle, il n'existe pas de séparation juridique complète entre la personne et l'entreprise. Le Portail PME de la Confédération souligne que, juridiquement, l'entrepreneur individuel ne peut pas séparer son patrimoine privé du patrimoine de l'entreprise comme dans une société de capitaux. C'est essentiel lorsqu'on évalue les risques de l'activité.
Une raison individuelle peut convenir parfaitement à de nombreuses activités professionnelles, sans être automatiquement la structure idéale pour toutes. À mesure que l'activité croît, il peut être judicieux de réexaminer la forme juridique.
Concernant le registre du commerce, il existe également une certaine confusion. Pour une raison individuelle, l'inscription n'est pas nécessairement obligatoire dès le premier franc facturé. Selon le Portail PME de la Confédération, une raison individuelle dont le chiffre d'affaires annuel est inférieur à CHF 100 000 n'est en principe pas soumise à l'obligation d'inscription, même si elle peut choisir de s'inscrire.
L'inscription volontaire peut apporter des avantages de présentation commerciale, de protection du nom et de crédibilité vis-à-vis des tiers, mais elle produit aussi des conséquences juridiques et administratives à considérer. La question n'est donc pas seulement « puis-je m'inscrire ? » mais aussi « est-ce pertinent à ce stade de mon activité ? ».
4Comptabilité et séparation entre privé et professionnel
Commencer petit ne signifie pas travailler sans organisation comptable. L'entrepreneur doit pouvoir savoir : combien ai-je facturé, combien ai-je dépensé, combien ai-je réellement gagné, combien dois-je réserver pour les impôts et cotisations, qui me doit encore de l'argent, et quelles dépenses relèvent effectivement de l'activité.
Le Portail PME de la Confédération indique que, jusqu'à un certain niveau de chiffre d'affaires, les indépendants peuvent bénéficier d'une comptabilité simplifiée portant notamment sur les actifs et passifs, les recettes et dépenses et les prélèvements privés. Au-delà de CHF 500 000 de chiffre d'affaires, une comptabilité complète selon les règles applicables devient nécessaire. Les documents d'entreprise pertinents doivent en général être conservés pendant au moins dix ans.
Notre conseil ? N'attendez pas CHF 500 000 pour organiser la comptabilité. Une bonne organisation doit exister dès la première facture.
Même dans une raison individuelle, où entrepreneur et entreprise sont juridiquement étroitement liés, nous recommandons une séparation claire dans la gestion quotidienne : un compte utilisé pour l'activité, une documentation professionnelle organisée, des factures numérotées, des justificatifs archivés, des prélèvements privés identifiés et des dépenses professionnelles dûment documentées.
Imaginez devoir reconstituer, en fin d'année, des centaines de mouvements bancaires pour déterminer : « ce paiement de CHF 186 était-il privé ou professionnel ? » C'est un travail inutile qu'une bonne organisation évite. La comptabilité ne commence pas à la déclaration fiscale, mais au moment où vous encaissez ou dépensez le premier franc de l'activité.
5TVA : attention aux CHF 100 000
C'est l'une des questions les plus importantes pour une activité en croissance.
De manière générale, une entreprise qui atteint le seuil légal pertinent de CHF 100 000 de chiffre d'affaires provenant des prestations prises en compte devient assujettie à la TVA, sous réserve des exceptions prévues par la loi. Si, dès le début de l'activité, il est déjà prévisible que le seuil sera dépassé, une obligation d'inscription peut exister d'emblée. L'Administration fédérale des contributions confirme actuellement ce seuil général de CHF 100 000, avec des exceptions et règles spécifiques selon l'activité.
Cela signifie qu'il ne faut pas simplement attendre de voir CHF 100 000 arriver sur le compte pour commencer à penser à la TVA. La croissance doit être suivie. Si en juin une entreprise a déjà facturé CHF 70 000 et continue de croître rapidement, la question de la TVA mérite une attention immédiate.
6Facturer CHF 100 000 ne signifie pas gagner CHF 100 000
Cette erreur est très fréquente chez les nouveaux entrepreneurs. D'un chiffre d'affaires annuel de CHF 100 000 peuvent encore découler : dépenses de l'activité, loyer, équipements, logiciels, téléphone, véhicule et déplacements le cas échéant, assurances, publicité, services externes, cotisations sociales et impôts.
Le montant qui arrive sur le compte n'est pas automatiquement un revenu disponible pour la consommation privée. Une activité durable devrait donc suivre au moins trois indicateurs — chiffre d'affaires, coûts et résultat — et idéalement aussi la liquidité. Une entreprise peut présenter un bénéfice et néanmoins connaître des difficultés de trésorerie si les clients tardent à payer.
Dans une raison individuelle, le résultat de l'activité a des conséquences sur l'imposition personnelle de l'entrepreneur. Il est donc important de tenir une comptabilité organisée permettant de déterminer correctement les revenus et dépenses liés à l'activité.
L'une des erreurs les plus dangereuses consiste à utiliser tout l'argent disponible durant l'année en oubliant que des impôts et des régularisations de cotisations sociales peuvent arriver ensuite. Une bonne gestion inclut la constitution de liquidités pour ces obligations.
7L'indépendant n'a pas la même protection que le salarié
Ce point mérite une attention particulière. Selon l'AVS/AI, les indépendants sont soumis à l'AVS/AI/APG, mais ne sont pas obligatoirement assurés contre le chômage ni contre les accidents de la même manière qu'un salarié, et ne sont pas soumis au régime obligatoire de la prévoyance professionnelle.
Cela soulève une question importante : si vous ne pouvez plus travailler, qui remplace votre revenu ?
Pour un indépendant, une maladie prolongée peut avoir deux conséquences simultanées : il cesse de travailler et cesse de facturer. Mais les dépenses privées continuent, et certaines dépenses professionnelles aussi.
Une analyse de protection pour un indépendant peut donc inclure, selon la situation : accident, incapacité de travail, perte de gain en cas de maladie, responsabilité civile professionnelle et d'entreprise, protection juridique, prévoyance, et protection en cas d'invalidité ou de décès.
Cela ne signifie pas que tout le monde a besoin des mêmes couvertures. Cela signifie exactement le contraire : les risques doivent être analysés individuellement.
8Et si vous engagez votre premier collaborateur ?
C'est normalement ici que l'activité franchit un palier administratif. Il n'y a plus seulement un entrepreneur : il y a un employeur.
Avec des collaborateurs peuvent apparaître des obligations supplémentaires liées aux salaires, à l'AVS/AI/APG, à l'assurance-accidents, à la prévoyance professionnelle le cas échéant, à l'impôt à la source le cas échéant, aux certificats de salaire, aux vacances et absences, à l'administration du personnel et à d'autres obligations en droit du travail.
Engager quelqu'un ne doit donc pas être vu simplement comme « je vais payer CHF X de salaire ». Le coût d'un collaborateur ne correspond pas seulement au salaire convenu. Avant d'engager, il est conseillé de calculer le coût global pour l'entreprise.
9Les 10 erreurs à éviter — et la check-list de départ
Les erreurs que nous éviterions au début d'une activité : 1) commencer à travailler sans régler la reconnaissance auprès de la caisse de compensation ; 2) dépendre pratiquement d'un seul client et présumer automatiquement l'indépendance ; 3) mélanger toutes les dépenses privées et professionnelles ; 4) ne pas organiser documents et factures dès le premier jour ; 5) dépenser tout le chiffre d'affaires comme s'il s'agissait d'un revenu net ; 6) oublier les futures cotisations sociales et impôts ; 7) ne penser à la TVA qu'après avoir dépassé le seuil pertinent ; 8) ne pas analyser les risques de maladie, accident et incapacité de travail ; 9) engager des collaborateurs sans calculer au préalable tous les coûts et obligations associés ; 10) ne chercher de l'aide que lorsqu'un problème survient.
Avant de commencer, essayez de répondre : quelle sera exactement mon activité ? Qui sont mes clients ? Aurai-je plusieurs clients ou dépendrai-je essentiellement d'un seul ? Ai-je réglé la reconnaissance auprès de la caisse de compensation ? Ai-je besoin d'une inscription au registre du commerce ? Comment vais-je établir et organiser les factures ? Ai-je un système comptable ? Comment vais-je archiver les documents ? Quel est le chiffre d'affaires annuel prévu ? Dois-je examiner l'assujettissement à la TVA ? Combien dois-je réserver pour les cotisations et impôts ? Quels risques professionnels ai-je ? Que se passe-t-il financièrement si je ne peux pas travailler pendant plusieurs mois ? Ai-je l'intention d'engager du personnel ? Ai-je un plan pour suivre l'évolution financière de l'entreprise ?
Si plusieurs réponses sont « je ne sais pas », c'est précisément là que la planification doit commencer.
Cet article a un caractère général et informatif. Les obligations concrètes dépendent de l'activité, de la forme juridique, du chiffre d'affaires, de la situation personnelle et des autres circonstances de chaque entreprise. Sources : AVS/AI, Portail PME de la Confédération et Administration fédérale des contributions.
